L'acquisition du langage ça se passe comment ?

Avant de se consacrer exclusivement aux enfants trilingues, il est tout d'abord nécessaire de comprendre comment se déroule l'acquisition du langage chez les jeunes enfants. Nous allons donc voir ensemble quels sont les mécanismes biologiques, psychologiques, sociaux et linguistiques qui entrent en compte. Ça peut sembler ennuyeux dès le départ, mais je vous assure que c'est très intéressant, et vous risquez d'être surpris. Pour ceux qui n'ont aucun notion de psychologie ou de linguistique, je vais essayer de simplifier au maximum. 

Un enfant qui apprend à parler à beaucoup de travail devant lui : pour lui, les mots, les phrases ne sont  au départ que des enchaînements de sons sans signification. Il doit alors en découvrir le sens tel un aventurier qui tente de déchiffrer un code secret. Mais en plus de deviner le sens des mots, il doit mettre en avant les règles selon lesquelles les mots doivent s'enchaîner, c'est à dire la grammaire. Et comme toute règle a ses exceptions, l'enfant doit également apprendre à maîtriser toutes les finesses de sa langue maternelle. Et cela sans dictionnaire, sans Bescherelle ou manuel de grammaire ... Tout cela de manière quasiment intuitive. 

 

Le commencement ...


Lorsqu'il vient au monde, les pleurs sont le seul moyen d'expression du bébé. C'est de cette manière qu'il fait comprendre ses besoins. Et sa maman y réagit de manière presque instinctive. Ce lien, cette communication mère-enfant existe donc bien avant que l'enfant ne soit capable de parler. 

Dans le ventre de la mère, le bébé est déjà exposé aux sons et voix de son futur entourage. Ce qui est plus étonnant, c'est de savoir à quel point l'enfant y est sensible. Des expériences ont démontré que des nouveaux nés âgés de quelques jours seulement étaient capable de différencier des sons, (ou phonèmes en langage de pro !) tels que /p/ et /b/ ou /g/ et /k/. Les bébés réagissent également de manières différentes selon les mélodies qu'ils entendent, et peuvent reconnaître les chansons que chantaient leur maman, quand elles étaient enceinte. 

Mais le plus surprenant de tout, c'est que les enfants sont les premières semaines de leur vie dans la mesure de différencier et reconnaître des phonèmes qui n'existent pas dans leur langue maternelle ! Si vous vous intéressez un peu à l'apprentissage des langues étrangères, vous devez être aussi étonné que moi. Car ça veut dire que par exemple, un français comme moi, quand il était bébé, était capable de faire la différence à l'oral entre le "eisschokolade" (boisson au chocolat glacée) et le "heiBe Schokolade" (chocolat chaud). Ou entre le "i" et le "I" turque. Un anglais pouvait prononcer le "u". Cette capacité disparaît malheureusement vers l'âge de de 1 ans, et c'est seulement avec beaucoup d'entraînement qu'il est possible de la retrouver. Le cerveau se débarrasse tout simplement de cette capacité pour se concentrer sur sa (ou ses) langues maternelle(s).


La 2e phase : baba, mama, dada


      A partir de 6 mois environ intervient la 2e phase des gazouillements, tels que "bababa" et "mamama". Les premières semaines, tous les bébés du monde gazouillent de la même manière et produisent les mêmes sons. Les spécialistes ont montré que par exemples les bébés chinois ou japonnais produisaient des sons qui n'existent pas dans leur langue, et qu'un japonnais ou un chinois serait incapable de reproduire. Je cite en exemple le "l" ou "r". Mais à partir de 7 mois, on commence à remarquer un recentrage des gazouillements des bébés autour des sons présents dans leur langue maternelle. C'est à partir de cette même période que le cerveau se défait de sa capacité à produire et différencier des sons étrangers, et ainsi la capacité d'apprendre de manière parfaite une langue étrangère. Ça explique pourquoi on encourage l'apprentissage précoce des langues étrangères ... mais aussi pourquoi les bébé sont capables d'acquérir plus d'une langue maternelle.

 

Les premiers mots 


Vers 8-10 mois, le bébé montre ses premiers signes de compréhension, bien avant qu'il ne puisse prononcer ses premiers mots. Une étude américaine a montré qu'un bébé de 16 mois comprend trois fois plus de mots qu'il n'est capable d'en prononcer. Cet écart entre la compréhension et la prononciation s'explique par le fait que deux  régions différentes du cerveau entrent en jeu.

Entre le 11e et le 13e mot, arrive enfin le moment tant attendu par les parents, où leur enfant prononce ses premiers mots. En parallèle, le bébé continue ses gazouillements encore quelques temps. Dans un premier temps l'enfant développe son vocabulaire très lentement, à raison de deux nouveaux mots en moyenne par semaine, et cela jusque ses 18 mois. Dans un espace de 5-6 mois environ, le vocabulaire de l'enfant atteint environ 50 mots. Mais en général, seul les parents ou les autres personnes de l'entourage de l'enfant sont capable de le comprendre. 

A partir de 18 mois environ, tout s'accélère au grand plaisir des parents ! Le vocabulaire de l'enfant s'accroît de manière fulgurante, et il peut emmagasiner jusqu'à 10 nouveaux mots par jour? C'est également à partir de cette même période qu'il commence à prononcer des phrases de deux mots. Mais à cet âge, les différences entre les enfants sont énormes, et certains progressent plus lentement que les autres, ce qui est tout à fait normal. Certains enfants de 2 ans ont par exemple un vocabulaire riche de 100 mots, alors que d'autres en ont déjà 500 ! Il est également intéressant de noter que des chercheurs américains ont comparé les premiers mots acquis par différents enfants, et ont mis en avant le fait que les anglo-saxons ont tendance à prononcer des substantifs (car, bottel, ball ...) alors que les français se focalisent sur les verbes (donnes, tiens, regarde ...). 

 

Du mot à la grammaire


La première forme de syntaxe que connaît l'enfant est la phrase de 2 mots de type "Lilas jouer". C'est le début de la phase grammaticale et syntaxique, au cours de laquelle l'enfant essaie de déduire les règles qui influent la manière dont les mots s'enchaînent. Très rapidement l'enfant est capable de construire des phrases élaborées. Longtemps on a pensé qu'il était nécessaire que l'enfant entende une langue sans erreur pour apprendre à parler correctement. On croyait en effet que l'apprentissage d'une langue découlait simplement de l'imitation. Mais il a été prouvé que même si il est exposé à une langue comportant beaucoup d'erreurs, un bébé est capable de manière intuitive de déduire les règles grammaticales de sa langue maternelle, et de produire et comprendre de nouvelles phrases qu'il n'a jamais entendu auparavant. Le langage ne s'apprend donc pas seulement par imitation. Les erreurs que commentent les jeunes enfants s'expliquent par leur créativité, l'expérimentation linguistique et la surgénéralisation des règles de grammaire qu'ils intègrent. Donc si le petit dernier d'une famille du Nord se mets à commettre des erreurs de grammaire farfelues, ce n'est pas parce qu'il a passé trop de temps avec sa grand-mère ch'timi, mais parce qu'il s'entraîne à manier sa langue et toutes les nouvelles règles de grammaire qu'il a apprises s'en s'en rendre compte. Et comme pour beaucoup de choses, il ne peut pas forcement réussir du premier coup. 

 

Comment accompagner l'enfant dans son apprentissage


On sait aujourd'hui que les 3 premières années d'un enfant sont décisives pour son apprentissage de la langue. Une exposition riche à la la langue influencera toute sa vie ses capacité linguistiques et communicatives. Il est donc très important que dès la naissance, les parents parlent, chantent ou lisent des livres à leur enfant. Il ne faut pas non plus se limiter à des jeux conçus pour les enfants, mais essayer de l'inclure et le faire participer au maximum aux activités quotidiennes de la famille. 

Il ne faut pas simplement inonder toute la journée l'enfant d'un flot de paroles, mais lui montrer qu'on s'intéresse à ce qu'il a à dire. Si on ne le comprend pas, il est nécessaire lui faire savoir. Il ne s'agit pas de corriger ses erreurs (qui comme nous l'avons vu n'en sont pas vraiment), mais plutôt de lui répondre en reprenant une forme correcte de sa phrase. Par exemple "Mamie elle a pas comprendu ce que j'ai dit" "Ah bon, mamie elle n'a pas compris ce que tu as dit ?".

Enfin, si vous souhaitez offrir un cadeau à votre enfant qui lui sera d'une grande utilité tout au long de sa vie : offrez lui le goût de lire ! Dès les premiers mois, il est très important de lire des histoires aux enfants afin de l'exposer à un vocabulaire plus étendu que celui qu'il a l'habitude d'entendre. De plus les histoires développent l'imagination des enfants, et ils découvrent également que les mots qu'ils entendent existent aussi sous une autre forme : la forme symbolique, l'écriture. Cette prise de conscience précoce influencera plus tard de manière positive leur apprentissage de la lecture et de l'écriture, et de manière général,e leur parcours scolaire. 

 

Sources : Barabara Abdelilah-Bauer - Zweisprachig aufwachsen