L'acquisition du langage chez les enfants plurilingues de 0 à 3 ans

Nous avons vu ensemble le parcours que suit un enfant lorsqu'il apprend à parler. Un enfant qui grandit dans un environnement où se côtoient plusieurs langues, passe par les même étapes que l'enfant qui ne doit en assimiler qu'une. Il explore le monde du langage en découvrant et répétant les sons qui l'entourent. Puis vient le moment des premiers mots, suivit par les premières phrases. Il existe toutefois un grand nombres de différences, dans la manière dont l'apprentissage au sein des différentes étapes se déroulent. Nous allons également voir quels problèmes peuvent intervenir dans cet apprentissage particulier du langage, et comment on peut les éviter.

 

Les premiers sons

 

Nous savons déjà que les premiers mois de leur vie, les bébés sont capable de différencier tous les sons possibles, qu'ils existent où non dans la (ou les langues) de leur environnement. Au fil des mois, cette capacité disparaît, et l'enfant se concentre sur les sons de (ou des) langue(s) qu'il entend. Un enfant qui est quotidiennement exposé à différentes langues, sera donc capable par la suite de distinguer  et reproduire un plus grand nombre de sons qu'un enfant monolingue.

De plus, il a été montré que les enfants plurilingues réagissent différemment lorsqu'ils entendent une langue qui leur est inconnue, et montrent très tôt un intérêt pour les langues étrangères. 

 

Le premier lexique

 

Il est très courant d'entendre que les enfants bilingues présentent des retards de développement du langage lorsqu'on les compare aux enfants monolingues. Ils présentent par exemple un vocabulaire moins développé que les autres enfants. Cela est le cas si l'on compare les compétences dans une langue seulement. Mais en ajoutant tous les mots connu dans chacune des ses langues, le lexique de l'enfant plurilingue est équivalent à celui de l'enfant monolingue. 

Ces constatations amènent à penser que le lexique mental d'un enfant multilingue se réparti entre ses différentes langues. 

La structure d'une langue influence également la manière dont elle sera acquise par un enfant. Nous avions vu par exemple que les premiers mots prononcés par un enfant anglais sont des substantifs, alors que le petit français commence par utiliser des verbes tels que "tiens, donne, viens". Un enfant turc sera capable de comprendre des phrases complexes dès 2 ans, alors que cela n'est seulement possible pour un anglais vers l'âge de 3 ans et demi. La langue turc possède 16 déclinaisons qui sont régulières et déterminent le sens d'une phrase. L'anglais quand à lui est une langue où la structure de la phrase décide du sens.

Il faut donc rester vigilant dans la manière dont on évalue et compare l'état d'avancement de l'apprentissage des enfants plurilingues. Ce que l'on considère comme un retard au niveau du langage peut simplement être une évolution normale spécifique à la langue et sa structure. 

Des études ont montré que le vocabulaire des enfants multilingues se développe de manière irrégulière dans les différentes langues. Il n'est pas rare d'observer qu'une expansion du vocabulaire dans une des langues de l'enfant implique un ralentissement voir un arrêt momentané de celle-ci dans la (ou les) autre(s) langue(s). Ce phénomène s'explique en général par une modification de l'environnement (voyage, visite d'un membre de la famille, ...). 

Il important de noter qu'il est nécessaire de comparer les compétences communicatives d'un enfant, et de ne pas se contenter d'évaluer les compétences linguistiques. 

Le temps d'exposition à chaque langue influence également les progrès dans chacune d'elles. Un enfant qui est en contact avec une langue plutôt que l'autre fera plus de progrès dans celle-ci plutôt que dans la seconde. Cela peu être le cas par exemple dans une famille mixte où l'enfant passe la plupart du temps avec sa mère, parlant une langue A, alors que le père de langue B passe ses journées au travail et n'est en contact avec l'enfant que le soir. L'enfant sera d'avantage à l'aise dans la langue A et la langue B se développera plus lentement. 

 

Construire des phrases

 

Il n'est pas rare de constater qu'un grand nombre d'enfants multilingues mélangent les langues qu'ils apprennent les premières années de leur vie. Il peut s'agir de mots inventés sur le modèle d'une autre langue, ou de phrases où les langues se mélangent. 

Certains enfant utilisent un mot d 'une autre langue lorsqu'il ne le connaisse pas dans la langue qu'ils utilisent. Par exemple : "Amélie veut bread". 

Peut-on pourtant en conclure que les enfants confondent réellement leurs langues ? Les études ont longtemps laisser penser que ceci est la cas les premières années de vie de l'enfant.

En 1982 T. Taeschner a étudié le bilinguisme de ses deux filles et propose une reconstruction du processus de séparation des langues en trois étapes. Partant d'un stade de fusion des langues (un seul lexique comprenant des formes des différentes langues) l'acquisition passerait ensuite par une phase où l'enfant distingue plusieurs lexiques mais les utilise avec une seule grammaire. Enfin, la troisième étape est celle durant laquelle il différencierait également les grammaires des différentes langues.

Mais ce modèle de fusion puis de différenciation progressive tend à être remis en question. On tend aujourd'hui à penser que l'enfant est très tôt capable de différencier ses différentes langues. Des études montrent que dès 18 mois certains enfants connaissent les différentes manières de nommer un objet selon les langues. 

Même si l'on ne parle plus de confusion, les mélanges de langues existent bel et bien. Ils sont alors aujourd'hui interprétés d'une autre manière. L'une des principales raisons invoquée est la routine quotidienne des enfants. En effet, il répètent tous les jours les mêmes rituels avec la même personne, et ne connaissent donc certains mots et concepts tels que le bain, le pyjama, le coucher ... dans une seule langue. Une autre explication est le recours à un mot d'une autre langue lorsque l'enfant ne le connaît pas dans la langue qu'il souhaite utiliser. Enfin, certains enfant utilisent de préférence la langue dans laquelle le mot qu'ils souhaitent dire est le plus simple à prononcer.  Ce mélange des langues n'est donc pas une confusion, mais une stratégie de communication que l'enfant utilise pour s'exprimer selon l'étendu de ses capacités. 

En général, ce mélange des langue disparaît vers l'âge de 3 ans. Si cela n'est pas le cas, il laisse à penser que les mélanges et l'alternance des langues est une habitude familiale. L'enfant se contente alors d"imiter les comportements langagiers de ceux qui l'entourent. 

Les enfants sont très tôt capable d'associer une langue à une personne, tel qu'ils le feraient avec une couleur de cheveux ou une particularité physique. Ils sont alors en mesure d'adapter la langue à leur interlocuteur. 

Si le mélange des langues persiste malgré les efforts de la famille, il ne faut surtout pas tenter de corriger l'enfant. Il convient alors de reformuler sa phrase de la manière à l'inclure dans la situation de communication : "Veux essen" "Ah tu veux manger ? Tiens voilà un biscuit". La meilleure manière de faire progresser l'enfant dans chacune de ses langues et le contact avec des membres de l'entourage monolingue pour chacune des langues. Par exemple la visite régulière de la mamie française ou de l'oncle turc.