Monolingue, bilingue et trilingue

Une personne plurilingue se distingue d'une personne monolingue bien au delà du nombre de langues dans lesquelles elle est capable de communiquer. L'organisation cognitive n'est pas la même selon qu'on parle une, deux ou trois langues. C'est à dire que le cerveau ne travaille pas de la même manière, et différentes régions cérébrales sont concernées.

Il existe également différentes catégories de personnes bilingues et trilingues, selon l'âge du premier contact avec les langues acquises. Des facteurs environnementaux et sociologiques entrent aussi en compte.


Bilingue

 

Que signifie être bilingue ? Longtemps les linguistes et autres spécialistes du langage tels que Bloomfield qualifiaient de bilingue une personne maniant parfaitement deux langues de manière équivalente. Plus récemment, le psycholinguiste François Grosjean a défini le bilinguisme de la manière suivante : "est bilingue la personne qui se sert régulièrement de deux langues dans la vie de tous les jours et non qui possède une maitrise semblable (et parfaite) des deux langues. Elle devient billingue parce qu'elle a besoin de communiquer avec le monde environnant par l'intermédiaire de deux langues. Elle le reste tant que ce besoin se fait sentir." C'est donc la capacité et la nécessité à communiquer dans plusieurs langues qui fait de nous un être bilingue, sans tenir compte du niveau des compétences.

On ne naît pas bilingue. On le devient par l'action de différents facteurs à différents moments de sa vie. Ainsi les personnes bilingues le sont devenues pas qu'elle ont grandi dès leur plus petite enfance dans un environnement multilingue(par exemple l'enfant d'un couple mixte, ou l'enfant d'immigrés), ou parce que leur mobilité ultérieur les amène à utiliser régulièrement plusieurs langues (travailleurs frontaliers, voyageurs professionnels, exilés, émigrants). 

  Les spécialistes distinguent le plurilinguisme selon que l'on ait appris les deux langues simultanément ou non. On parle de bilinguisme simultané ou successif. 

 

Bilingue précoce ou tardif ?

 

Un enfant monolingue construit son langage dans une seule langue tandis qu'un bilingue dit précoce (qui assimile ses deux langues avant l'âge de trois ans) y entre par deux langues. Dans cette situation d'acquisition du langage, dite simultanée, l'enfant bilingue acquiert ses deux langues aussi vite que l'enfant en acquiert une, en passant par les mêmes étapes. 

Pour bien comprendre les différences entre le bilinguisme simultané, et le bilinguisme successif, il faut s'intéresser aux différentes régions cérébrales activées par le langage. Les spécialistes savent que les principales fonctions du langage se situent dans la partie gauche du cerveau, alors que la zone de la mémoire pour les notions apprises par coeur se situe dans la partie droite. Lorsqu'une langue est acquise tardivement, elle ne vient pas se "fixer" sur la région du langage, mais sur une toute autre région du cerveau. Par contre chez les adultes qui ont appris leur deuxième langue avant leur 6e anniversaire, celle-ci vient se greffer sur la partie dédiée au langage. 

Tout au long de l'apprentissage du langage un grand nombre d'informations sur les mots est enregistré dans le cerveau : le lexique mental contient des informations sur la prononciation, la signification et la manière dont les mots se combinent entre eux. La signification des objets est enregistrée sous forme d'image mentale. Lorsqu'on parle d'un éléphant, on est capable de se représenter un éléphant sans avoir l'animal à proximité. Cette image mentale, (ou concept) est dans toute les langue reliée à un mot. Mais ce lien entre l'objet et le mot est arbitraire puiqu'il est différent selon la langue. Pour un français, un chien est un "chien", mais un "Hund" pour l'allemand. 

Dans le cas d'un bilinguisme tardif, la personne construit deux lexiques mentaux, comme si il y avait en cette personne deux monolingues. Chez un bilingue tardif maîtrisant le français et l'allemand, le concept fleur relié au mot "FLEUR" est indépendant du concept Blume associé au mot 'BLUME". Si cette même personne était bilingue précoce, ayant appris les deux langues simultanément, les mots "BLUME" et "FLEUR" seraient reliées au même concept que l'ont nommera ici "BLUMFLEUR". 

C'est cette dernière théorie qui amène certain professeur à penser que l'apprentissage d'une nouvelle langue étrangère nécessite d'abord la maîtrise parfaite d'une première langue pour éviter les interférences. 

 

Bilingue équilibré ou langue dominante ?

 

  Les spécialistes du bilinguisme ont longtemps distingué deux types de bilinguisme, en fonction du niveau des compétences atteintes dans chaque langue.

Dans un cas de bilinguisme équilibré, les compétences sont équivalentes dans les deux langues. Mais ce cas est plutôt rare dans les faits.  Le bilinguisme dominant se traduit par un niveau de compétences inégal dans une des deux langues. On parle alors de langue dominante ou faible. Ces situations sont toutefois instables, et dépendent de l'âge, de l'environnement social et de la situation géographique de la personne. Par exemple, un déménagement peut avoir pour conséquences l'affaiblissement de la langue dominante et vice-versa. Un enfant issu d'un couple franco-allemand habitant en Allemagne utilisera et maîtrisera davantage la langue allemande. Mais si la famille déménage en France, le français deviendra alors sa langue dominante. Le basculement langue dominante / langue faible peut avoir multiples déclencheurs tels que les relations familiales, professionnelles ou sociales. Une langue faible peut s'affaiblir jusqu'à disparaître. C'est cette tendance qui tend à croître face aux politiques d'assimilation de nos société monolingues. 

Un jeune enfant élevé à la maison par ses deux parents, parlant chacun dans leur langue maternelle, et passant autant de temps l'un que l'autre avec l'enfant, developpera un bilinguisme équilibré. Mais cet équilibre sera perturbé à partir du moment où l'enfant intégrera une école maternelle, ou un jardin d'enfant. La langue de l'école et de l'environnement social deviendra alors la langue dominante.

 

Trilingue

 

  Nous avons vu qu'il n'existe pas un, mais plusieurs bilinguismes qui varient selon l'âge de la confrontation aux différentes langues, et les compétences dans chacune d'elles. Cela laisse entendre que dans le cas du trilinguisme, l'éventail des situations possibles est encore plus important. Nous allons donc essayer ici d'en lister quelques unes :

Je vais commencer par le cas qui me concerne, c'est à dire deux parents de langues maternelles différentes vivent dans un pays tiers. Dans un premier temps, l'enfant est élevé par ses parents. Cela signifiera que l'enfant développera les deux langues de manière simultanée comme nous l'avons vu concernant le bilinguisme. Lors de l'entrée à l'école, l'enfant sera confronté à une troisième langue, la langue du pays où il vit. Son bilinguisme équilibré en sera donc perturbé et par la suite la troisième langue qu'il a appris deviendra dominante, car la plus développé et stimulée de part les apprentissages scolaires, mais aussi l'environnement social et professionnel. Il s'agit là bien sûr du cas de figure le plus simple et tout un tas de facteurs pourraient modifier ce résultat. 

Pour cette même situation, différentes variantes peuvent apparaître. Dans un premier cas, les parents de l'enfant parlent entre eux l'une de leur deux langues maternelles. Ils peuvent aussi décider de parler leurs langues maternelles en alternance. Ou dans un troisième cas de figure, les parents communiquent dans la langue du pays où ils vivent. Sans être directement impliqué directement dans les conversations, l'enfant est exposé à cette langue jusque là semi-étrangère.

Un second cas de figure possible est celui d'une famille d'immigrés vivant dans un pays bilingue. Cette situation est très répandue dans un pays comme le Canada, et plus particulièrement dans la ville d'Ottawa. Les enfants parlent leur langue maternelle dans le milieu familiale, et deux langues dans le milieu social. 

Une autre possibilité qui tend à se développer, est le cas de figure d'une famille mixte bilingue, inscrivant son enfant dans un établissement bilingue. Ces établissements sont assez tendance depuis ces dernières années et se multiplient dans les grandes villes. Il serait par exemple possible de voir un couple franco-allemand vivant en Allemagne et inscrivant leur enfant dans une école favorisant l'apprentissage de l'anglais au même plan que celui de l'allemand.

Malheureusement très peu d'études ont été menées de manière empirique sur le trilinguisme. Les spécialistes ne savent pas encore concrètement ce que de telles situations impliquent au niveau neurologique, et comment s'articulent entre elles les différentes zones cérébrales. La psycholinguistique s'est elle aussi concentrée sur l'étude de sujets bilingues. Mais il existe tout de même un grand nombre de récits détaillés éclairant et analysant des situations de trilinguisme divers. C'est le cas notamment du linguiste Jean-MAarc DeWael qui consacra un rapport sur l'acquisition de sa fille sans difficulté de trois langues : le français du papa, le néerlandais de la maman, et l'anglais du pays où ils vivaient. 


Sources : Barbara Abdelilah-Bauer - Zweisprachig aufwachsen

       Cyril Trimaille - Plurilinguisme et identité - Cours Master 1er année de FLE